
L’étude de l’étiologie de la gale humaine, maladie contagieuse connue depuis l’Antiquité, est un vrai roman [1] dont François-Vincent Raspail fut l’un des plus éminents protagonistes et le microscope le véritable héros ! La gale a longtemps suscité un débat sur son origine, opposant les partisans d’un déséquilibre humoral à ceux d’une cause externe. Dès le XIIᵉ siècle, le médecin arabe Avenzoar évoque l’existence d’un animal minuscule responsable de la maladie [2]. Aux XVIIᵉ siècle, Cestoni et Redi, puis Bonanni, décrivent et illustrent un « insecte » extrait de lésions galeuses. Toutefois, Linné confond cet organisme avec la mite du fromage sous le nom Acarus scabiei. Charles De Geer identifie ensuite qu’il s’agit de deux espèces distinctes, et l’acarien de la gale dont l’entomologiste Pierre-André Latreille fera un genre à part entière, le Sarcopte, est finalement identifié cause de la gale humaine [3].
Malgré cela, à la fin du XVIIIᵉ et au début du XIXᵉ siècle, les médecins ne parviennent plus à retrouver l’acarien. On s’obstine alors, en vain, à le rechercher dans les vésicules qui terminent les sillons galeux visibles sur la peau infectée des malades. Peu à peu, l’acarien est considéré comme une invention des anciens. La cause de la gale demeure officiellement inexpliquée.
Au début du XIXᵉ siècle, Jean-Louis Alibert, médecin en chef de l’hôpital Saint-Louis, légitimiste et futur médecin personnel des rois Louis XVIII et Charles X, relance l’hypothèse parasitaire et enjoint l’un de ses étudiants, Jean-Chrysanthe Galès, proche de terminer une thèse sur la gale, de « donner du nouveau, de rendre intéressant un sujet tant de fois traité ». Et de lui dire : « Occupez-vous de découvrir l’insecte que les anciens observateurs ont trouvé dans la gale, et dont les modernes nient l’existence et les effets » [4]. Suivant la recommandation de son maître, Galès se met en quête de l’acare, et déclare quelques semaines plus tard avoir réussi à l’extraire de plus de 300 pustules de galeux, qu’il a légèrement chauffés afin de reproduire les conditions climatiques méridionales ! Convoquant le gratin de la faculté de médecine et deux entomologistes de l’Institut, Latreille et Duméril, il leur montre l’insecte qu’il conservait chez lui. Le graveur officiel du Muséum d’histoire naturelle, Meunier, le dessine sous le microscope et fait une planche que Galès joindra à sa thèse. Sa découverte est saluée par la communauté scientifique. Galès soutient sa thèse le 21 août 1812 avec succès et reçoit les félicitations de l’Académie de Médecine [5].
.
L’histoire aurait pu s’arrêter ce jour d’août 1812, mais le succès de Galès motive de nombreux étudiants et médecins à extraire eux-mêmes l’acare des peaux infestées. Seulement, malgré toutes les tentatives, personne n’est capable de reproduire la prouesse de Galès. Celui-ci a quitté l’hôpital Saint-Louis en 1815 pour ouvrir un centre privé de dermatologie, et ne répond plus aux sollicitations. En 1821, à Saint-Louis, Ignace Mouronval, un étudiant travaillant dans le département d’un collègue d’Alibert, Jean Lugol, reprend l’étude des causes de la gale. « Je passai mes vacances, mon temps libre et mes heures de récréation entouré d’une multitude de galeux, examinant au microscope, mais je fus fort surpris, l’insecte refusait d’apparaître ». Il conclut finalement qu’il est vain de rechercher « le ciron [l’acarien] de la gale dont on parle depuis 150 ans sans l’avoir vu et dont on a fait des peintures imaginaires copiées les unes sur les autres et jamais sur l’original puisqu’il n’existe pas ! » [6]. Le doute s’installe. Alibert continue à croire aux résultats de Galès, Lugol qui les a enseignés durant plusieurs années se range du côté de son étudiant Mouronval : le sarcopte n’existe en fait pas !
Alors, comment expliquer les résultats de Galès ? Une suspicion de fraude commence à se faire jour. D’autant que l’allure de l’acare présenté dans sa thèse ressemble fortement à la mite du fromage, et pas du tout à l’acarien peint par De Geer. Cuvier, qui connaît bien les dessins de De Geer émet des doutes. On veut rappeler Galès pour qu’il réitère ses expériences : il fait la sourde oreille. Un autre étudiant d’Alibert, Emmanuel Patrix, échoue comme les autres à extraire l’acare. La bataille entre les tenants du parasite et ceux d’une altération du sang fait rage à coup d’articles dans La lancette française pendant une dizaine d’années. On en est là, quand en 1829, François-Vincent Raspail entre en scène !
Raspail s’intéresse de près à la polémique et décide de tenter lui aussi d’extraire l’acare. Il observe au microscope plus de 200 pustules galeux qu’un étudiant de Saint-Louis, un certain Meynier, lui procure [7]. En vain. Mais Raspail n’en conclut pas pour autant que l’acare n’existe pas. Il attribue son échec à son inexpérience ou au climat de Paris. Rapidement, la similitude entre l’insecte de Galès et la mite du fromage le convainc d’une mystification. On est tenté de penser que son approche n’est pas purement scientifique ! Quelle aubaine en effet, pour ce pourfendeur de la science officielle, de pouvoir montrer que l’élite de la médecine de l’époque s’est faite bernée par un étudiant en médecine ! Et parmi eux, l’immense Duméril, qui a été le témoin de Galès, à qui il écrit pour lui reprocher de s’être fait mystifié et de n’avoir pas cherché à observer plus en détail les animalcules de Galès. Raspail se lance alors dans la bataille « avec l’obstination de l’inspecteur Javert poursuivant Jean Valjean dans les Misérables » [8]. Il va démontrer que les résultats de Galès sont pure mystification ! Pour cela, il imagine un ingénieux et malicieux stratagème. « On ne m’aurait pas cru, si, dans un travail ex-professo j’avais dévoilé tout à coup une mystification aussi éclatante. Qui aurait consenti à admettre que nos célébrités entomologiques se fussent laissé prendre dans les faibles filets d’un débutant ? Pour faire croire à la mystification de 1812, il me vint dans l’esprit de la reproduire en 1829 et je fus admirablement bien servi dans ce stratagème, par l’adresse et l’imperturbable présence d’esprit de mon élève M. Meynier » [9].
A la même époque, Lugol, qui ne croît plus à l’existence du sarcopte, décide par défi d’attribuer un prix de 300 francs à l’étudiant qui arriverait à le trouver. L’élève de Raspail, Meynier, relève le défi et annonce avoir réussi à extraire l’acare. Il est prêt à en faire la démonstration publiquement ! Réunissant le 2 septembre étudiants, et professeurs, dont certains ont été autrefois les témoins de Galès, Meynier place une goutte d’eau distillée sur le porte-objet du microscope, prélève un pustule de galeux, le dépose sur le microscope avec son ongle, et fait apparaître le fameux insecte ! On s’émerveille, on reconnaît l’animalcule de Galès, on annonce publiquement que Lugol a perdu son pari et que Meynier doit recevoir les 300 francs. Mais Meynier, qui est l’émissaire de Raspail, annonce quelques jours plus tard renoncer au prix, car il a en fait glissé les mites d’un fromage avarié qu’il avait dans sa poche avec son ongle sur le microscope ! Lugol jubile, Alibert est attéré [10]. Dans les Annales des Sciences d’Observation, qu’il fonde avec Jacques Frédéric Saigey, et dont les articles sont de continuels assauts contre la science officielle, Raspail publie La gale de l’homme est-elle le produit d’un insecte ? dans lequel il détaille la supercherie.
Piqués au vif, les défenseurs de l’acare décident de contre-attaquer. L’étudiant d’Alibert, Emmanuel Patrix – inconscience ou naïveté ? – annonce une séance solennelle à l’Hôtel-Dieu le 22 octobre 1829 pendant laquelle il se fait fort de mettre en évidence le sarcopte. Raspail reçoit une invitation spéciale pour cette séance. Patrix est si sûr de son fait, qu’il distribue la veille à ses invités, sous forme de programme, le procès-verbal anticipé de la séance du lendemain déclarant la découverte de l’insecte. Méfiants, Lugol, Alibert, Duméril, Latreille et Dupuytren déclinent l’invitation. Rien n’est laissé au hasard. Des verres de montre destinés à recevoir l’acare sont chauffés au bain-marie, le témoin micrographe de Galès est présent « avec son beau microscope de la faculté », un artiste « tenait son crayon levé sur ses tablettes pour saisir d’un trait l’insecte fugitif à l’instant de son apparition. Vaines tentatives ! L’insecte ne parut pas, quoique les galeux se prêtassent de fort bonne grâce aux recherches de M. Patrix » [11]. Alors Raspail se lève, et dépose du fromage avarié qu’il avait dans sa poche sur le porte-objet du microscope et fait constater la similitude de la mite du fromage avec les dessins de la thèse de Galès. Puis s’en va en pestant contre le fromager qui lui a vendu le fromage avarié plus cher qu’un fromage frais ! [12].
Patrix est sévèrement admonesté par la Faculté de médecine, et à travers lui, son maître Alibert. Plus personne ne croit en l’acare de la gale, à l’exception de Raspail lui-même ! Pour lui, « il n’est pas un être fabuleux, puisqu’il a été vu par des auteurs recommandables qui ne se contentaient pas de le regarder à la loupe » [13]. Mais il n’en fait pas nécessairement la cause de la maladie : « l’insecte ne se trouvant dans aucun des galeux de l’hôpital Saint-Louis, il est évident que la gale peut exister sans lui, et que l’insecte bien loin d’en être l‘artisan, en est tout au plus le parasite » [14].
En 1834, un étudiant corse, Simon François Renucci, suivant les cours d’Alibert à l’hôpital Saint-Louis, n’en revient pas de l’état piteux des connaissances de la faculté sur la gale. En Corse, il a vu bien des fois, et l’a pratiqué lui-même, des femmes extraire l’acare de la peau de leurs enfants malades. Seulement, l’acare ne doit pas être recherché dans les pustules, mais dans les sillons creusés sous la peau par l’insecte ! Il en fait la démonstration à la consultation d’Alibert, extrait l’acare du bras d’une patiente, puis à la demande des élèves présents, d’un autre galeux. Alibert publie un procès-verbal de cette séance dans la gazette des hôpitaux. Devant l’accueil sceptique de la communauté, Renucci reproduira l’expérience plusieurs fois. Le 25 août 1834, devant une nombreuse assistance, dont Lugol, Alibert et Raspail font partie, Renucci extrait l’acare. L’expérience est facilement reproduite par d’autres. Raspail constate la similitude de l’insecte avec les planches de De Geer. L’existence de l’acare ne sera plus jamais discutée [15]. On ne sait pas toutefois si Renucci empocha les 300 francs du prix de Lugol !
.
Références :
[1] B. Dujardin, L’histoire de la gale et le roman de l’acare, Bruxelles, Impr. médicale et scientifique, 1947.
[2] D. Ghesquier, « From the Mite’s Discovery to Gales’ Thesis », Medical History, n° 43, 1999, p. 26-54.
[3] F.-V. Raspail, « Mémoire comparatif sur l’histoire naturelle de l’insecte de la gale », Bulletin général de thérapeutique, 1834, p. 9-31, planche hors-pagination. Accessible en ligne : https://archive.org/details/b28750883/page/30/mode/2up
[4] F.-V. Raspail, « La gale de l’homme est-elle le produit d’un insecte ? », Annales des Sciences d’Observation, n° 2, 1829, p. 452. Accessible sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k57844935?rk=42918;4
[5] M. Janier, « Histoire du sarcopte de la gale », Histoire des sciences médicales, t. XXVIII, n° 4, 1994, p. 365.
[6] Ibidem, p. 372.
[7] F.-V. Raspail, op. cit., p. 12-13.
[8] M. Janier, art. cit., p. 372.
[9] F.-V. Raspail, op. cit., p. 14.
[10] M. Janier, art. cit., p. 373.
[11] F.-V. Raspail, op. cit., p. 15.
[12] M. Janier, art. cit., p. 373.
[13] F.-V. Raspail, « Réponse de M. Raspail à M. Duméril », La lancette Française, t. V, n° 45, 1829, p.180.
[14] Idem.
[15] M. Janier, art. cit., p. 375.
