
Le train de ceinture amenant les spectateurs au départ de la course en aéroplane du Paris-Madrid le 21 mai 1911 (Archives départementales des Hauts-de-Seine, Licence Ouverte, via Wikimedia Commons)
.
Loulou Magneux n’aime pas le sport. Loulou, ou Louis, le double littéraire d’Henry Poulaille, est « un assez singulier gosse » préférant, à quatorze ans, la chasse aux bouquins aux loisirs des gamins de son âge.
.
Quand René, le petit frère de son ami Robert, vient lui proposer, enthousiaste, d’assister avec sa mère et son grand frère, au départ de la course en aéroplane (on ne disait pas encore « avion ») reliant Paris à Madrid, il hausse les épaules. « Une course d’aéroplanes, il en avait déjà vu. Ça ne l’intéressait guère. Il est vrai que là, c’était plus sérieux. Et puis, il bavarderait avec Robert s’il s’embêtait » [1].
C’est ainsi que le dimanche 21 mai 1911, il assiste, par un froid petit matin de printemps, depuis le champ de manœuvres d’Issy-les-Moulineaux, au départ de la première course aérienne internationale, le Paris-Madrid, sponsorisée par Le Petit Parisien de Jean Dupuy, ministre de l’Industrie.
De grands noms de l’aviation naissante prennent le départ : Roland Garros, André Beaumont et Louis Gibert sur Blériot XI, Jules Védrines (le favori de René !) sur Morane-Saulnier A, Émile Train sur un monoplan de sa conception. Du côté des officiels, malgré l’humidité de l’aube brumeuse de ce dimanche matin, on aperçoit le préfet Louis Lépine, le ministre de la Guerre Maurice Berteaux, le président du Conseil Ernest Monis, le mécène et organisateur de l’évènement Émile Deutsch de la Meurthe… Levés à quatre heures, les enfants arrivent sur le champ de manœuvres déjà bondé. « Les fortifications étaient noires de monde. Sur les toits des maisons proches, des grappes d’hommes et de femmes s’étageaient, tenant, on ne saurait dire comment, en équilibre » [2].
La petite bande trouve, avec un mal inouï, à s’asseoir vers la porte de Vanves, tassée comme des harengs. La situation rappelle à Louis « les trains de banlieue le dimanche soir, quand tous les Parisiens, avides de bon air, revenaient vers leur logis, tous ensemble, par le dernier convoi, ayant voulu profiter de leur journée totalement. Encaqués à quinze, là où la place était pour dix à peine, coincés les uns contre les autres, incapables du moindre mouvement, secoués à chaque cahot, c’était un vrai supplice que ces retours, et cela durait une demi-heure ou une heure » [3].
Vers 5h30, Beaumont décolle sur le premier aéroplane et disparaît vers Clamart, sous les acclamations de la foule. À 5h35, c’est au tour de Gilbert, qui parvient à décoller malgré le vent qui s’est levé. Plusieurs autres pilotes tentent de décoller dans la foulée, sans y parvenir. Le temps paraît s’étirer. Robert, qui n’est pas plus sportif que Loulou et s’ennuie, propose de rentrer, mais la densité de la foule qu’ils auraient à traverser les en dissuade. Ils restent.
À 6h20, c’est au tour de Jules Védrines de partir. La foule psalmodie « D’rine, D’rine ». Mais l’appareil ne parvient pas à s’envoler et heurte un écueil. Voulant éviter la foule, Védrines cabre l’aéroplane qui se retourne sur lui. On crie à l’accident, la foule se précipite, rompt le barrage : le service d’ordre est débordé. Védrines se relève indemne, il n’a rien, son appareil non plus. Il pourra repartir. « Si ça se poursuit comme ça, il y aura du sang avant la fin de la corrida » bougonne Louis [4].
.

Le monoplan d’Émile Train dont le crash a provoqué la mort de Maurice Berteaux, Ministre de la Guerre le 21 mai 1911 (Musée Français de la Carte à Jouer, CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons)
.
Le cinquième concurrent, Émile Train, s’élance sur « un aéro à lui». Celui-ci est le seul appareil en compétition pouvant accueillir un passager, et un invité a pris place à ses côtés pour tenter l’aventure.
.
Trop lourd, l’engin démarre, mais a du mal à décoller. Au sol, c’est le moment que choisissent les officiels pour se déplacer sur la piste, « peut-être pour se dégourdir les jambes » [5]. Au même instant, un peloton de cuirassiers chargé du service d’ordre s’avance également pour refouler la foule qui a envahi le champ de manœuvre. Train cherche à se poser sur l’esplanade bondée, tourne pour éviter les cuirassiers et finit par s’écraser sur le groupe des officiels. « Des cris explosaient de toute part (…) Il y a sûrement des morts ! » [6].
Dans Les Hommes de bonne volonté, Jules Romains évoque lui aussi l’accident, dont est témoin son personnage Gurau. Mais là où le récit d’Henry Poulaille restitue l’expérience vécue des enfants spectateurs, Romains propose une lecture plus distanciée.
Pour Gurau, l’accident est une « expérience très intense » [7]. « Entre les deux moitiés du peloton, un espace s’ouvrit où l’avion pouvait à peu près passer. Mais alors on vit que ce chemin était bouché trente pas plus loin par un groupe de messieurs à chapeaux hauts de forme, ou à képis très galonnés : c’étaient les ministres, les généraux, les membres du comité qui revenaient vers les tribunes. On les entendit crier. On les vit qui levaient les bras, qui se mettaient à courir. On en vit qui trébuchaient et qui tombaient. L’appareil, plaqué au sol, était déjà sur eux » [8]. Le ministre Berteaux a le bras sectionné par l’hélice de l’avion et le crâne fracassé : il meurt sur le coup. Le président du Conseil, Monis, en se sauvant, tombe et l’appareil lui passe dessus ; il survivra néanmoins à ses blessures.
Mais Gurau n’est pas tant frappé par la violence de l’accident que par la réaction de la foule. L’événement agit comme un révélateur : l’évènement n’est pas seulement une catastrophe technique, mais une désorganisation brutale des comportements individuels. « Il s’était développé une panique mystérieuse. Des centaines de gens criaient, appelaient au secours, fuyaient dans tous les sens. Des femmes élégantes sautaient à bas des tribunes, en poussant des clameurs aiguës, se jetaient dans le plus fort de la bousculade ; étaient renversées, étaient piétinées. Des hommes brandissaient leur canne et frappaient au hasard. (…) Gurau répétait : – Mais ils sont tous fous ! Mais qu’est-ce qu’ils ont ? Il était, en vérité, difficile d’apercevoir un lien tant soit peu normal de cause à effet entre l’accident qui venait de se produire, dans la mesure où l’on s’en rendait compte, et les réactions de l’assistance. (…) Il y avait des gens qui semblaient vouloir fuir, mais fuir le lieu où ils étaient eux-mêmes, sans aucun rapport avec la proximité du risque, d’ailleurs disparu. [D’autres] avaient l’air non de fuir un péril, qui ne les avait menacés à aucun moment, mais de s’y précipiter. Au total, il se réalisait probablement une combinaison très peu commune de curiosité et de peur, toutes deux portées à un état délirant par la solennité des circonstances, et par l’idée, qui avait dû se répandre en un clin d’œil, que les plus hauts personnages de l’État venaient de périr » [9].
Le témoignage d’Henry Poulaille/Louis Magneux rejoint, par d’autres moyens, cette même perception d’un désordre collectif irrépressible. « On s’écrasa, on se heurta, et dans une agitation folle, cette foule ne sut plus ni ce qu’elle voulait, ni ce qu’elle faisait. Cela déferla comme une coulée de lave, soumise aux courants, se contrariant » [10]. Les enfants, portés par le reflux des spectateurs quittant les lieux, finissent par atteindre le boulevard, envahi de curieux. « Ils respirèrent. Là, on parvenait à marcher » [11]. Les gens ne parlent que de la catastrophe : ils apprennent qu’on déplore un mort, le ministre de la Guerre, et plusieurs blessés, dont le président du Conseil.
Dans les rues pleines de monde, les gens vont maintenant en silence. « C’était un curieux contraste avec l’excitation qu’ils venaient de quitter. Dans la rue calme, ils étaient comme assommés, se replongeant, par le souvenir, dans la tornade de panique qu’ils avaient fuie. Tous marchaient sans mot dire, mécaniquement » [12]. La mère de Robert et René, qui, souffrante, n’a finalement pas pu se joindre à eux, les accueille à leur retour avec soulagement : « Elle savait qu’il y avait eu un accident. Tout Paris savait qu’il y avait eu un accident » [13]. On déplora, outre les officiels, une cinquantaine de blessés. Et c’est finalement Védrines qui remporta la course, seul concurrent à avoir atteint Madrid. Ceci à la grande satisfaction de René, contrairement à son frère Robert qui continuait à bougonner « On s’en souviendra de cette soirée ! C’est pas des meetings comme ça qui me feront devenir sportif. Ah non ! » [14].
À travers ces deux récits, l’accident de la course aérienne Paris-Madrid de 1911 apparaît moins comme un simple fait divers spectaculaire que comme un révélateur des tensions propres à la modernité technique. L’aviation naissante incarne une promesse de vitesse et de maîtrise du monde qui se heurte immédiatement à ses limites matérielles et humaines. À travers ce décalage, l’événement condense une expérience historique plus large : celle d’un monde lancé dans l’accélération, où la technique ouvre des possibles sans encore en maîtriser les conséquences. Il devient alors une métaphore du monde du début du XXème siècle, emporté à toute vitesse, filant sans pleine conscience des effets de sa propre dynamique vers le cataclysme du premier conflit mondial. L’œuvre d’Henry Poulaille nous emmène ainsi sur des terrains inattendus et témoigne de l’entrée dans la modernité.
.
Références
[1] Henry Poulaille, Seul dans la vie à 14 ans – Le Feu Sacré, Paris, Éditions Stock, 1980, p. 138.
[2] Ibid.,p.143.
[3] Ibid.,p.144.
[4] Ibid.,p.150.
[5] « Paris-Madrid Aéroplanes », Wikipédia, en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Paris-Madrid_A%C3%A9roplanes (consulté le 5 mai 2026).
[6] Henry Poulaille, op. cit., p. 151.
[7] Jules Romains, Les hommes de bonne volonté, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2003, vol. 2, p. 471.
[9] Ibid.,p. 471.
[10] Henry Poulaille, op. cit., p. 151.
[11] Ibid.,p. 152.
[12] Ibid.,p. 153.
[13] Ibid.,p. 153.
[14] Ibid.,p. 152.