
Des mythes perdurent, encore aujourd’hui, autour de figures politiques françaises de premier plan : Napoléon Bonaparte, Jean Jaurès, Charles de Gaulle, etc. [1] D’autres naissent mais peuvent, à l’inverse, disparaître, c’est le cas de ceux, par exemple de Léon Gambetta, de Victor Hugo [2] ou de celui qui a entouré François-Vincent Raspail. De multiples dénominations laudatives ont participé à la construction d’un ensemble de représentations idéalisées autour de ce dernier : le lutteur infatigable, l’ami du peuple, le martyr de la cause républicaine, le médecin des pauvres, etc. Certains biographes ont d’ailleurs fait usage de ces surnoms élogieux sans forcément les critiquer : Jules Troubat, dernier secrétaire de Sainte-Beuve, intitule ainsi, en 1907, son livre Un lutteur des temps héroïques. F.-V. Raspail (1794-1878). Pourquoi alors étudier la vie d’un mythe politique ? L’analyse et la déconstruction de tout mythe sont nécessaires afin de réévaluer l’itinéraire et la pensée d’un être humain et non d’un héros. Par ailleurs, la vie du mythe dépasse très souvent celle de l’individu biographié et révèle des enjeux mémoriels.
En ce qui concerne le mythe Raspail, celui-ci s’inscrit dans un processus d’héroïsation des protagonistes républicains qui trouve ses origines dans la Révolution française [3]. D’ailleurs, François-Vincent Raspail, lui-même, utilise le mythe entourant Jean-Paul Marat pour alimenter le sien [4]. Comme son illustre devancier, il se perçoit comme un « ami du peuple », expression qui désigne à la fois son club et son journal en 1848. Car la fabrique d’un mythe naît de l’action conjointe de l’homme mythifié et de ses contemporains.
Les années carpentrassiennes sont fondamentales dans la genèse du mythe Raspail. La première personne à laquelle s’est identifiée le jeune comtadin est son enseignant, l’abbé Eysséric. Il le vénère, comme cela est visible dès la première page de la deuxième édition de son livre manifeste en histochimie, Le Nouveau système de chimie organique, en 1838 : « À la mémoire d’un homme de bien, mon pauvre maitre, l’abbé Eysséric. À toi, qui sus allier le prêtre de l’Évangile avec l’homme de la science et de la civilisation ! […] » [5]. De façon plus ou moins consciente, durant toute son existence, il tente de marcher dans ses pas. L’idéalisation de son professeur forge son propre mythe. Puis, dans ses mémoires, restés inachevées, Raspail revient sur un autre épisode de sa vie vauclusienne qui a constitué un tournant : en 1813, alors que le Premier Empire connaît ses premiers signes de faiblesse, il se voit contraint, en tant que fonctionnaire, de prononcer un discours dans le cadre de la célébration de la mémoire de la victoire d’Austerlitz. Ses talents oratoires sont alors salués par les édiles municipaux. Il aurait été surnommé à Carpentras, depuis cet événement, le « Petit Bossuet » [6]. Il est difficile de confirmer ce fait car seul François-Vincent Raspail emploie cette expression dans ses fragments autobiographiques. Il n’empêche, cette désignation alimente la légende d’un jeune homme éloquent, prédestiné pour un grand destin politique.
L’autre grande représentation idéalisée qui est associée à la figure de François-Vincent Raspail est celle du martyr de la république. Il n’est pas le seul à être qualifié ou à se qualifier ainsi, c’est le cas pour d’autres quarante-huitards comme Louis-Auguste Blanqui ou Armand Barbès [7]. La posture martyrologique de Raspail est en effet entretenue par lui-même – il utilise le vocable de « vieux martyr » pour s’adresser à ses électeurs [8] – et par ses contemporains les plus illustres. Par exemple, Marceline Desbordes-Valmore l’invoque dans un poème en le qualifiant de « martyr humanitaire » [9].
La figure du lutteur infatigable, quant à elle, a plusieurs interprétations. Raspail est en effet représentatif d’une génération de républicains qui a combattu, physiquement et intellectuellement, les forces monarchistes. Par ailleurs, le mot de « lutteur » renvoie aussi au rapport que Raspail entretient avec son propre corps. Il préconise des exercices gymnastiques pour se prémunir de l’obésité dans son Manuel annuaire de la santé [10]. Dans les caricatures des années 1860-1870, il est représenté torse nu, sous les traits d’un vieillard musclé [11].
Enfin, l’une des représentations qui a sans doute perduré le plus longtemps est celle du médecin des pauvres. On sait pourtant que Raspail ne soignait pas que les personnes indigentes et qu’il prodiguait aussi ses soins à une élite, comme durant son exil en Belgique de 1853 à 1862. Mais ses consultations gratuites pour les plus démunis ainsi que la diffusion de l’automédication via un manuel annuaire de la santé réédité jusque dans les années 1930 ont sans doute contribué à perpétuer le souvenir du médecin des pauvres Raspail bien après sa mort en 1878. En 1889, lors de l’inauguration de sa statue parisienne, le piédestal est composé de deux bas-reliefs, dont l’un le représentant en médecin des pauvres auprès d’un malade vivant dans une mansarde [12].
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Jusqu’à quand le mythe Raspail a-t-il vécu ? Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il semble bien vivace. Des objets du quotidien servent de support à la circulation du mythe : par exemple, une assiette présentant Raspail sous les traits du dieu Esculape en 1877 [13]. En 1913, au moment de l’inauguration du boulevard Raspail par le Président de la République, Raymond Poincaré, le mythe Raspail semble déjà avoir décliné. Charles Maurras, à cette occasion, se fend d’une critique féroce à l’encontre de Poincaré qui aurait oublié, au cours de cette cérémonie, les grandes étapes de la vie de François-Vincent Raspail [14]. Au XXe siècle, les occurrences littéraires autour de Raspail sont bien présentes dans les œuvres de Marcel Proust, de Jean Giono, d’Henry Poulaille ou de Michel Ragon [15]. Toutefois, ces allusions correspondent à des regains mémoriels épisodiques du mythe Raspail. Il est complexe d’expliquer pourquoi le mythe Raspail meurt mais, sans doute, une série de facteurs a joué dans sa disparition : le discrédit des socialistes utopiques face aux marxistes, l’héritage controversé des quarante-huitards, les nouveaux héros nés de la Première Guerre mondiale (Foch, Joffre, Pétain par exemple), le poids grandissant de la figure martyrologique de Jean Jaurès à gauche, l’absence de courant « raspaillien » en dépit de la dynastie familiale des Raspail, etc. Malgré sa disparition, le mythe Raspail permet de saisir la popularité d’un homme appartenant à l’imaginaire collectif de son temps et dont la toponymie des rues en est peut-être l’une des dernières traces.
Auteur: Jonathan Barbier
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Références :
1: Jean tulard, Napoléon ou le Mythe du sauveur, Paris, Fayard, 1977 ; Natalie petiteau, Napoléon, de la mythologie à l’histoire, Paris, Le Seuil, 1999 ; Sudhir hazareesingh, La légende de Napoléon, Paris, Tallandier, 2005 ; Philippe marlière, La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan, Paris, L’Harmattan, 2007 ; Maurice agulhon, De Gaulle : histoire, symbole, mythe, Paris, Plon, 2000 ; Sudhir hazareesingh, Le mythe gaullien, Paris, Gallimard, 2010.
2: Jérôme grévy, « Gambetta : la fabrique de la légende », Tierce : Carnet de recherche interdisciplinaire en Histoire, Histoire de l’art et Musicologie, n° 1, 2016, [En ligne] ; Danielle molinari (dir.), Victor Hugo : les aspects d’un mythe, Paris, Paris musées, 1998.
3: Marion pouffary, Robespierre monstre ou héros ?, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2023.
4: Shanon Pomminville, « Le mythe de Marat, de la Révolution à la fin du XIXe siècle », thèse d’histoire sous la direction de Geneviève Boucher et de Paule Petitier, université d’Ottawa, 2021.
5: François-Vincent raspail, Nouveau système de chimie organique, Paris, Baillière, 1838 [1833], p. 1.
6: Archives départementales du Calvados 14 1 Mi 198, François-Vincent raspail, Histoire de ma vie et de mon siècle, (sans date), p. 35.
7: « Ceci est un livre sombre écrit par un martyr », dans Louis-Auguste blanqui, La patrie en danger, Paris, A. Chevalier, 1871, p. 5 ; « Honoré de la couronne du martyre » dans Armand barbès, Deux jours de condamnation à mort, Paris, Pagnerre, 1870, p. 14.
8: Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, Fonds Raspail, Ms 2407. Discours de Raspail, « Aux citoyens électeurs de la Seine », le 12 septembre 1848.
9: Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, Fonds Raspail, Ms 2405 (8). Marceline desbordes-valmore, Au généreux Raspail, le 22 décembre 1849.
10: François-Vincent RASPAIL, Manuel annuaire de la santé pour 1864, Paris, chez l’éditeur des ouvrages de M. Raspail, 1864, p. 179.
11: Archives départementales du Val-de-Marne, Fonds Raspail 69 J21 « Le député Raspail père par Gill », L’Éclipse, 2 avril 1876.
12: Cécile raynal, « Quinzième marque pharmaceutique : l’occasion d’évoquer la statue parisienne de Raspail », Revue d’Histoire de la Pharmacie, n° 377, 2013, p. 120-123.
13: Musées de la Faïence de Sarreguemines, n° d’inventaire 2001. 51, Alfred Le Petit, « Les contemporains dans l’assiette. Raspail », 1877.
14: L’Action française, 13 juillet 1913.
15: Marcel proust, À la recherche du temps perdu. À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Paris, Gallimard, 2006, [1918], tome 1, p. 478 ; Jean giono, Œuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, 1987 [1971], tome I, p. 149 ; L’article d’Henry Poulaille sur Raspail se trouve dans le recueil Maintenant, n°9-10, Paris, Grasset, 1948 ; Michel ragon, L’Accent de ma mère, Paris, Albin Michel, 2012 [1980], p. 33-34.