Fonds Poulaille: Lettres Prolétaires Auteures

.

L’expression « littérature prolétarienne » évoque d’emblée un imaginaire du travail ouvrier ou paysan masculin, façonné par des auteurs masculins : Henry Poulaille, Constant Malva, Lucien Bourgeois, Georges Navel, etc. L’imaginaire littéraire du travail prolétarien féminin est moins évident, peut-être parce que les écrivaines prolétariennes ont été victimes d’une invisibilisation qu’il est nécessaire d’interroger et de briser, notamment grâce à l’exploration du fonds Poulaille.

.

Dans son anthologie-manifeste, Nouvel Âge littéraire (1930), Henry Poulaille dresse le portrait des écrivains contemporains qui appartiennent à ce qu’il désigne comme la littérature prolétarienne, une littérature écrite par les ouvriers, paysans, petits métiers. Dans son vaste panorama, la place des femmes y est extrêmement réduite, souvent limitée à l’énumération de quelques noms : Neel Doff – Marguerite Audoux – Simone Bodève – Marcelle Vioux. Dans les années 1930 et 1950, Poulaille fonde ensuite plusieurs revues de littérature prolétarienne dans lesquelles quelques autres noms de femmes apparaissent : Rose Combe – Maria Borrély – Henriette Valet – Florence Littré – Andrée Moutte – Germaine Mousset – Marcelle Vioux. Cette faible part de femmes dans ses publications interroge sur la réalité de l’écriture prolétarienne féminine. Les ouvrières ou paysannes écrivaient-elles moins que les hommes dans la première moitié du XXe siècle, parce qu’elles auraient eu un accès différent à l’instruction, parce qu’elles en auraient moins le temps ? Passaient-elles par d’autres réseaux de publications que celui de Poulaille, comme les réseaux militants ? Ou encore, peut-être écrivaient-elles autant que les hommes mais auraient plus de difficultés à publier leurs écrits.

.

Poème Antoinette Arquier

.

S’il est difficile de répondre à ces questions avant une étude plus approfondie, le fonds Poulaille constitue un matériau riche pour y réfléchir. Certaines de ses archives, qui n’ont encore jamais été exploitées, permettent de faire émerger l’existence de bien d’autres écrivaines prolétariennes qui étaient de fait bien connues de Poulaille. Ce dernier a constitué des dossiers documentaires sur la littérature prolétarienne, par ordre alphabétique de noms d’auteurs, dans lequel il a rassemblé des textes littéraires ou des critiques publiés dans la presse et l’on y trouve des autrices, la plupart oubliées, qui ont parfois seulement publié dans des journaux.

.

Il a également conservé des manuscrits et des tapuscrits que des ouvriers, paysans ou autre petit métier lui ont envoyés, parmi lesquels des textes de femmes – romans, poèmes, souvenirs, contes ou encore scènes de vie paysanne – dont quelques-uns semblent d’ailleurs inédits. La correspondance entre la plupart de ces écrivaines et Poulaille est aussi conservée, ce qui permet d’éclairer les liens qu’elles ont pu entretenir avec lui. Dans ces lettres, elles peuvent glisser des éléments biographiques fort utiles lorsqu’il ne reste plus trace d’elles dans l’histoire littéraire.

Parmi elles, certaines ont d’ailleurs vécu à Cachan – Nella Nobili, Hélène Patou et Anne-Marie Monnet -, ou en banlieue sud – Florence Littré et Andrée Moutte. Dans les écrits de ces femmes, il est question du travail, par exemple celui de téléphoniste chez Henriette Valet, celui d’ouvrière dans une boulonnerie pour Jeanne Delbruyère. Les violences sexistes, sexuelles et patriarcales sont très représentées, chez Simone Brive, Mélanie Bonnet, Rose Combe et Jeanne Elie entre autres. La mise en scène de l’enfance confrontée à la violence des inégalités sociales, à des maltraitances ou à la précarité est aussi possible. Raspail n’est alors jamais loin lorsque l’on tire certains fils, comme dans le roman Rue de la roquette (1938), de Laurence Algan – un article sur elle est rangé dans un dossier de littérature prolétarienne de Poulaille. Issue d’une famille de paysans, L. Algan a exercé le métier de sténodactylographe et publié quelques romans, dont certains chez Plon et Gallimard. Dans Rue de la roquette, elle reconstitue ses souvenirs d’enfance dans ce quartier de Paris, notamment un épisode de maladie dont elle guérit, soignée par sa mère selon la méthode Raspail, avec des compresses d’eau sédative.

Certaines autrices ont bénéficié d’une renaissance éditoriale récente qui facilitent l’accès à leurs œuvres, ainsi de Henriette Valet (Madame 60 bis est republié chez L’Arbre vengeur dans la collection « Inconnues » en 2019) et Nella Nobili (les éditions Cambourakis ont réédité La Jeune fille à l’usine et Histoire d’amour en 2023). D’autres gagneraient à être (re)découvertes, tant certains sujets abordés sur la condition féminine résonnent avec les préoccupations contemporaines depuis le mouvement #metoo, et avec certains questionnements présents dans la littérature contemporaine, en particulier dans les écrits d’Annie Ernaux, sur la honte de son origine sociale et le sentiment de trahison de classe et d’imposture lorsque l’on en sort ou tente d’en sortir.

Ces quelques perspectives sont juste des premiers éléments d’une recherche en cours pour en apprendre davantage sur ces écrivaines prolétariennes présentes dans le fonds Poulaille et découvrir la richesse de ces archives.