Si les origines de la Maison Raspail, et notamment la date de sa construction, restent incertaines [1], la consultation des actes notariés de l’arrondissement de Sceaux, conservés aux Archives départementales des Hauts-de-Seine à Nanterre, permet de reconstituer la généalogie de ses propriétaires depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’à nos jours. Noms illustres ou oubliés, nobles ou grands bourgeois : la succession des personnages ayant occupé cette demeure de villégiature dessine en filigrane l’histoire de la Maison. Le détail des biens transmis lors de chaque vente, ou mentionnés dans les inventaires dressés après décès, permet également d’entrevoir la vie dans cette demeure de Cachan au XIXe siècle. Tout objet ayant alors une valeur, le lecteur des archives ne découvre pas seulement un inventaire immobilier, mais aussi la multitude d’objets, de plantes, de matériels de jardin ou de loisir et d’engins de locomotion qui ont peuplé la maison et son parc.
Au-delà de la tradition qui attribue, à tort ou à raison, la propriété de la maison à l’architecte Germain Boffrand dans les années 1720 (voir, par exemple, [2]), l’acte de propriété le plus ancien que nous ayons trouvé à ce jour est celui de la vente de la Maison, le 23 janvier 1819, par François Joseph Artaud et son épouse, Marie-Louise Angélique Faucon, « de lui séparée », à Venceslas Laska, dit Lamour. Ce dernier est un négociant en pelleterie, né à Hungarisch Brod, en Moravie — l’actuelle Uherský Brod, en République tchèque —, et résidant rue du Cloître-Saint-Merri à Paris [3].
D’après cet acte, Artaud et son épouse avaient acquis la Maison le 12 mai 1792 auprès de Gabrielle Louise de Châtillon, duchesse douairière de Sully Béthune et veuve de Maximilien Antoine Armand de Béthune, 7ème duc de Sully, arrière-petit-fils du ministre d’Henri IV, mort en 1786 à l’âge de 56 ans. Le même document nous apprend que Madame de Châtillon avait elle-même acquis la propriété, le 21 mai 1787, d’Angélique Charles Bellanger, conseiller du roi. C’est ce nom qui apparaît sur un plan du bourg de Cachan dressé en 1764 pour l’élargissement de la rue Gallieni [4]. Mais Angélique Charles n’avait alors que 21 ans. La propriété appartenait-elle en réalité à cette époque à son père, Angélique François Bellanger, dit le chevalier Bellanger, bourgeois de Paris, conseiller-secrétaire du roi Louis XV et de ses finances, marié à Madeleine Saintard, fille de Pierre Saintard, propriétaire du domaine de Laboissière à Fontenay-aux-Roses ? [5] Cette hypothèse plausible reste à vérifier.
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Les actes de vente de 1787 et de 1792 sont dressés par François Brichard, notaire de Philippe Égalité, duc d’Orléans, qui adhère en 1790 au Club des Jacobins. Arrêté avec Métivier, son principal clerc, sur ordre du Comité de sûreté générale, le 23 nivôse an II (12 janvier 1794), Brichard est condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, puis guillotiné le 26 pluviôse an II (14 février 1794) [6]. Malheureusement, si la vente de 1787 est bien référencée dans le répertoire de l’office notarial à la date du 21 mai 1787, la minute, elle, est introuvable. La piste Bellanger s’arrête donc là – pour l’instant !
Outre la succession des propriétaires, l’acte de vente de 1819 nous livre une information particulièrement intéressante : « Il est ici observé qu’à l’époque de l’acquisition de Monsieur Artaud la salle de billard, la salle de spectacle [l’actuelle Orangerie] et les bâtiments de la basse-cour n’existaient pas encore et qu’ils ont été construits depuis par Monsieur Artaud » [7]. Les ailes de la maison, l’orangerie et la salle de billard — qui avait donc cette fonction dès l’origine — datent bien de la période durant laquelle le banquier Artaud occupa les lieux, au tournant du siècle. La construction de la salle de billard est d’ailleurs bien documentée [8].
À cette époque, la propriété est divisée par une rue partant de l’emplacement de l’actuelle grille du parc, près de la fontaine Gallieni, et aboutissant rue de Provigny, face à l’actuelle rue Marcel-Bonnet. « En mars 1804, Artaud acheta cette rue qualifiée d’inutile, sous la condition expresse que la Municipalité emploierait le produit de la vente (5 000 francs) à la remise en état des pavés d’Arcueil et de Cachan » [9]. L’acquisition de cette rue permet à Artaud de construire la salle de billard et son prolongement, l’orangerie d’origine, aujourd’hui occupée par les services des espaces verts de la Ville.
Venceslas Laska, qui acquiert la maison en 1819, en reste propriétaire jusqu’à sa mort, en 1829. Son inventaire après décès offre une photographie de la demeure à la fin du règne de Charles X. Il faut peu d’imagination pour se représenter la splendeur du jardin à cette époque. Celui-ci est orné de « dix-huit orangers de différentes grosseurs dans leur caisse en bois, dix grenadiers, six lauriers, quarante pots remplis de Géranium, Laurier, Myrte et autres plantes, noyer de Judée » [10]. On y trouve également « une carcasse de Jeu de Bagues [c’est-à-dire un manège à chevaux] avec son pivot en bois garni de fer, une balançoire en fer » [11].
La remise donnant sur la cour abrite, quant à elle, « une calèche montée sur quatre roues, ressorts en C, caisse peinte en jaune, rechampie noire, drap intérieur bleu et maroquin rouge ; une autre calèche peinte en vert, ressorts ordinaires, montée sur les quatre roues, rechampie noire, drap intérieur bleu et maroquin jaune ; un cabriolet, un banc de jardin, etc. » [12].
À la mort de Laska, la propriété est rachetée par Adélaïde Sentier de Chuigne, comtesse de Vauvineux et veuve de Jean Albert Gaston de Pollier, lieutenant de vaisseau pendant la guerre d’indépendance américaine [13]. À sa mort, en 1834, elle échoit par succession à son fils, Charles Albert Gaston de Pollier, comte de Vauvineux et ancien gentilhomme de la chambre du roi Charles X. Celui-ci la revend, le 11 août 1836, à Armand Nicolas François Colmet, avoué à Paris et maire d’Arcueil-Cachan de 1844 à 1864. La maison devient ensuite la propriété des enfants Raspail en 1862.
Le Journal des débats du 3 avril 1862 nous apprend que la propriété doit être mise en vente par adjudication, le 8 avril suivant, en trois lots susceptibles d’être réunis : le château, la ferme et le terrain. La mise à prix de l’ensemble est fixée à 120 000 francs. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas Benjamin Raspail qui achète seul la maison, mais les cinq enfants de François-Vincent Raspail, à parts égales. Le 26 avril, l’acte de vente est signé par les cinq enfants, qui acquièrent la propriété pour 131 200 francs [14].
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Un mois plus tard, le 27 mai, la demeure accueille leur père, François-Vincent Raspail, qui arrive de Bruxelles à dix heures du soir. Le vieux républicain, malade à son retour d’exil, note dans ses carnets météorologiques, à la date du 28 mai : « Mauvaise nuit » ! Mais, deux jours plus tard, il écrit : « L’eau me paraît un nectar, les fraises un baume ; elles étaient un poison à Stalle [sous Uccle, près de Bruxelles]. Ma tête est moins lourde et mon estomac moins paresseux. » [15]
Durant la période où les Raspail en sont propriétaires, la Maison connaît bien des vicissitudes : occupation par les troupes françaises en 1870, puis abandon pendant la Commune. Elle reçoit également des visiteurs de marque, comme Pierre Leroux en 1869, et offre un havre de paix à Raspail après son enfermement à Bellevue [16]. Elle devient enfin le lieu de ses observations météorologiques quotidiennes. En 1899, Benjamin Raspail, son dernier propriétaire, lègue en mourant la maison et le parc au département de la Seine. C’est grâce à ce legs que les Cachanais et les Cachanaises peuvent aujourd’hui profiter de ce patrimoine.
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Références :
[1] Maison Raspail, « Germain Boffrand à Cachan », chronique en ligne, https://maisonraspail.org/germain-boffrand-a-cachan/, consultée le 9 septembre 2026.
[2] Ibid.
[3] Archives départementales des Hauts-de-Seine, 4Q_NUM3_002_0075.
[4] Léon-Louis Veyssière, Un village et un hameau du Hurepoix : Arcueil et Cachan. Essai de monographie, Arcueil, Les Amis du Vieil Arcueil, 1947, p. 192.
[5] CMLR, « Pierre Saintard (1680-1759) », Geneanet, https://gw.geneanet.org/cmlr?lang=fr&n=saintard&oc=3&p=pierre, consulté le 9 septembre 2026.
[6] Archives nationales, « Brichard, François », GARANCE, notice d’autorité no 013051, https://rdf.archives-nationales.culture.gouv.fr/garance/entities/agent/013051/, consultée le 9 septembre 2026.
[7] Archives départementales des Hauts-de-Seine, 4Q_NUM3_002_0075.
[8] L.-L. Veyssière, op. cit., p. 193.
[9] Ibid.
[10] Archives nationales, Minutier central des notaires de Paris, étude LXXXVI, répertoire MC/RE/LXXXVI/19, mention de l’inventaire après décès de Venceslas Laska, dit Lamour.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] « Liste des membres de la Société des Cincinnati de France », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_membres_de_la_Société_des_Cincinnati_de_France, consulté le 9 septembre 2026.
[14] Archives départementales des Hauts-de-Seine, 4Q_NUM3_156_0143 à 4Q_NUM3_156_0145.
[15] Archives départementales du Val-de-Marne, fonds François-Vincent Raspail, carnets météorologiques, 69 J 38-42.
[16] Maison Raspail, « L’Almanach météorologique Raspail en procès », chronique en ligne, https://maisonraspail.org/, consultée le 9 septembre 2026.
