Panorama des incendies de Paris par la Commune, Auguste Victor Deroy — https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=15248593

« Que d’innocents sont tombés victimes ! On en recule d’horreur en y pensant. » [1]

Lorsque la commune insurrectionnelle de Paris est instaurée en mars 1871, François-Vincent Raspail a 77 ans. Chassé de sa demeure cachanaise lors du siège de Paris quelques mois plus tôt, le vieux quarante-huitard s’installe avec quelques-uns de ses enfants rue de Bourgogne à Paris [2]. De sa chambre au 5ème étage, il est le témoin de la terrible répression de la Semaine sanglante, du 23 au 28 mai 1871.

Contrairement à plusieurs de ses anciens compagnons de 1848, tels Auguste Blanqui ou Félix Pyat, Raspail n’épouse pas la cause révolutionnaire de 1871 et a des mots très durs contre les communards : « Je suis désintéressé dans la question : je n’ai pris parti ni pour la Commune, ce ramassis d’imbécilles (sic), de fripons et de dupes, ni pour Versailles on le comprend bien. J’abhorre trop la guerre et surtout la guerre civile et je suis trop prononcé pour l’abolition de la peine de mort pour ne pas déplorer l’état actuel des choses. »

S’il suit de près les premiers jours de l’insurrection, comme en témoigne son journal, c’est pour en dénoncer les dérives. À la date du 18 mars, il note :

« Voilà malheureusement la guerre civile ramenée dans Paris, comme au mois de juin 1848 et en 1832 (mort du général Lamarque). Clément Thomas et le général Lecomte fusillés par les insurgés de Montmartre. Thiers, Dufaure, Jules Favre, etc, déclarent ne pas connaître les membres du comité insurrectionnel. Et ils ont une police formidable à leur service. Pauvre France ! »

Ses commentaires sur les évènements traduisent moins une analyse politique approfondie qu’une amertume envers certains anciens compagnons devenus adversaires (« Blanqui, passé à la police des jésuites et Flourens qui leur appartient »). Mais c’est surtout lorsqu’il décrit les violences de la Semaine sanglante que son témoignage prend toute sa force.

Le mardi 23 mai, il assiste à une explosion d’une violence extrême :

« [elle] réduisit en poussière les glaces des fenêtres de toute la maison du côté de la rue (…). J’étais près de la deuxième fenêtre de ma chambre à coucher, elle volait en éclat et il me sembla que le plancher manquait sous mes pas. Je me retournai en tâtonnant : deux maisons s’effondraient un peu plus haut que nous ; ma fille accourût me prendre sous le bras et me conduisit sur l’escalier par lequel tous les locataires s’échappaient en descendant à la cave, où j’arrivai à mon tour. C’était la poudrière établie dans la maison du prince de Talleyran [sic] qui venait de faire explosion. »

Le lendemain, Raspail évoque une nouvelle déflagration, celle de la poudrière du Luxembourg : « Nouvelle et formidable explosion de la poudrière du Luxembourg au-dessus de laquelle se trouvait une ambulance de malheureux blessés [c’est-à-dire un lieu d’hébergements de blessés transportés là par ambulance] qu’ont sacrifiés les malheureux incendiaires de la Commune : ce qui prouve que les membres de cette Commune n’étaient pas hommes à respecter les sentiments d’humanité ». Ce jugement est toutefois contesté par d’autres témoignages. Le journaliste Camille Pelletan rapporte une version différente, affirmant que les blessés avaient été évacués à temps : « Pendant la bataille dans Paris, les fédérés avertirent les médecins que la poudrière voisine sauterait : les blessés et les malades furent transportés en conséquence au séminaire Saint-Sulpice, alors inoccupé. » [3] Mais ils s’accordent sur la brutalité des troupes versaillaises après l’explosion. « Les soldats venus de Versailles n’ont pas été plus respectueux de la souffrance, ils ont tiré sur les chirurgiens, dont ils ont tué le plus habille parmi eux et le plus instruit ; ils se sont mis ensuite à égorger à coupe de bayonnêtes [sic] les blessés. Guerre civile, voilà un de tes forfaits ! La peine de mort contre des actes de bravoure ». Le médecin qu’évoque Raspail est Valère Faneau. Pelletan raconte : « La troupe entre, le capitaine et le sous-lieutenant en tête. « On a tiré sur mes hommes, nous allons vous fusiller. — On n’a pas tiré, répond Faneau, il n’y a pas d’armes à feu ici, il n’y a que des blessés. — Vos prétendus blessés sont des insurgés. Où est le chef ? — C’est moi. » Le capitaine ajustait Faneau de son revolver. « Ne le tuez pas, criait un aide-major. — Rentrez., ou je commence par vous. » — Un coup de revolver partit, mais atteignit à peine la victime. Un soldat l’acheva d’un coup de fusil à bout portant. Un flot de sang jaillit de la plaie. La mort fut instantanée. » [4]

Raspail décrit les exécutions sommaires, souvent sur dénonciation, qui commencent dès le lendemain et dont il est témoin depuis sa chambre du 5ème étage de la rue de Bourgogne. Il décrit les corps jetés à la Seine, les traces de sang sur la rivière, et l’air devenu irrespirable. Révolté par ce déchainement de haine et de violence, il condamne les « infâmes journaux [qui] applaudissaient à ces exécutions » et reconnaît que même « les Prussiens ne sont jamais descendus à un tel oubli des lois de l’humanité et notre histoire n’en offre pas d’exemple ».

Puis il prend peur pour sa propre famille : « Des enfants, dénoncés comme porteurs de balles dans leurs petites poches étaient fusillés sans miséricorde en même temps que leurs mères. En apprenant cela, je pâlis en songeant à mes petits enfants qui chaque matin couraient dans leur vaste jardin [d’Arcueil] faire collection de balles provenant du siège ; et j’envoyai notre bonne pour essayer de franchir la barrière d’Arcueil, pour leur faire cesser cet innocent commerce. » Mais en chemin, le cocher, reconnaissant la femme éplorée d’un de ses amis, apprend par cette dernière l’exécution par les Versaillais de son ami dénoncé par un voisin. Par crainte de subir le même sort, le cocher tourne bride et revient dans Paris.

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Deux pétroleuses pendant la Commune, d’après Charles Albert d’Arnoux Bertall

Dans le même temps, Paris brûle ! Les incendies se multiplient, alimentant le mythe des « pétroleuses », ces femmes accusées par les réactionnaires de les avoir allumés à l’aide de pétrole [5]. Raspail reprend le terme dans son journal et exprime ses doutes : « Puis arrivaient les incendies des monuments circonvoisins ; par les soins de qui ? De pétroleuses ? Mandées par qui ? là est la question ; les coupables ne sont pas les victimes ; l’histoire seule pourra résoudre le problème. » Poussant la réflexion, il invoque le vieux principe « Cherche à qui profite le crime » en suggérant que ces incendies pourraient avoir servi d’autres intérêts :

« Is est cui prodest [est coupable celui à qui cela profite] Qui nous dira ce qu’ont voulu produire les prétendues femmes qu’on est convenu de nommer les pétroleuses que personne dans le quartier n’a le moins du monde empêché de commettre leurs incendies ? Qui nous révèlera les noms des intéressés à de tels forfaits ? Est-ce que le fameux Hausmann n’avait pas un intérêt majeur à faire disparaître les pièces de l’hôtel-de-ville pouvant donner l’explication des millions qu’il a enterrés et mis à l’abri de toutes les recherches ? (…) Et la cour des comptes les faux comptes destinés à couvrir les opérations secrètes de l’impératrice ? Et la légion d’honneur les preuves des faux rapports en faveur des lâches qu’on décore à la place des braves ? A-t-on pris réellement les véritables pétroleuses et n’a-t-on pas fusillé celles qui auraient menacé de dire leurs secrets ? »

Raspail se demande finalement qui a été plus incendiaire de Versailles ou de Paris et qui a commencé en premier. « L’incendie ne s’est montré à Paris qu’à la suite de l’entrée des Versaillais à Paris. Mais qui donc a mis le feu avec des bombes incendiaires à Neuilly, à Levallois, à Clichy et dans les environs et jusque dans l’intérieur de Paris pendant deux mois, ne sont-ce pas les Versaillais avec les pièces à longue portée du Mont-Valérien ? Tant de villages sont tombés en ruine aux environs de Paris, depuis Montrouge jusqu’à bien près de St Denis, est-ce que ça ne fait pas plus d’horreur que ces incendies dont les auteurs se cachent dans des espaces imaginaires ? »

Il n’épargne pas pour autant les communards, « ce ramassis d’incapacités », et si c’est bien contre Versailles que se concentre, en définitive, l’essentiel de son accusation, sa conclusion n’est pas dénuée d’ambiguïté : « N’est-ce pas vous, hommes de Versailles, qui avez mis le feu (…) à la poudrière de la rue de Bourgogne et qui avez enseveli sous les décombres tant de femmes et d’enfants ? Et la poudrière du Luxembourg et les malheureux que vous avez fait sauter avec leur ambulance, n’est-ce pas vous, avec vos séïdes de la Commune, qui avez commis ce forfait contre les lois de l’humanité ? »

Au-delà des faits et des coupables de cette semaine terrible, pour Raspail « la justice ne reviendra que par l’abolition de la peine de mort et par la même voie de toute espèce de tortures du plus grand des coupables même. »

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Références :

[1] Sauf mention contraire, tous les passages entre guillemets sont extraits de :
François-Vincent Raspail, Notes personnelles. Diarium (187062-187167), fonds Raspail, Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, ms. 2742-2.

[2] J.-P. Dadoune, François-Vincent Raspail, apôtre de la République et de la Science, Paris, L’Harmattan, 2023, p. 174.

[3] Camille Pelletan, La semaine de mai, Paris, M. Dreyfous, 1880, p. 81.

[4] Ibid., p. 83.

[5] « Pétroleuse », Wikipédia, consulté le 5 avril 2026, disponible en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9troleuse